Trucs Intellos

Dimanche 26 février 2012 7 26 /02 /Fév /2012 21:17

7 Jours ailleurs, Marin Karmitz, 1968

 

Aujourd'hui qu'on ne sait plus trop quoi penser de Marin Karmitz, défenseur sympathique d'un autre cinéma et millionaire grâce à lui, victime consentante du grand débauchage présidentiel ("Marin Karmitz, qui est un homme de gauche, blablabla"), ça peut sembler dur à gober qu'il a été un cinéaste authentiquement gauchiste, dans la queue de comète d'une Nouvelle Vague parfois accusée et pas toujours à tort de tendances droitières. 7 Jours ailleurs est un film pré-soixante-huitard, définitivement moderne (on y entend la Messe pour le Temps présent de Henry et Colombier) et donc aujourd'hui un peu daté, mais c'est très bien comme ça, ça en fait un témoignage de son époque.

higelin.jpgAvec sa forme free cinema, toujours très fraîche en 2012 (j'ai dit daté ?), qui lui permet de ne jamais se fermer, de toujours respirer à pleins poumons, le film ressemble pas mal aux premiers Godard, mais en plus maîtrisé, mieux cadré et monté, comme s'il avait su passer du jump-cut provocateur à valeur uniquement antiacadémique à quelque chose de cohérent et abouti. La principale différence avec A Bout de Souffle, c'est le personnage principal, joué par Jacques Higelin, parfait au point qu'on regrette qu'il n'ait pas plus tourné, lunaire un peu dans le genre de son confrère Alain Souchon, sorte de Droopy furtivement joyeux, très loin du mariole jean-foutre joué par Belmondo. De Godard, Karmitz retient aussi le traitement du son, réduisant les dialogues à l'état de bruit, ce qu'ils sont vraiment : au mieux vains, au pires agressifs.

Higelin interprète un personnage de musicien petit-bourgeois abruti par l'ennui, qui trace la route pour échapper temporairement à la sécurité morne. En chemin, il croise des gens du monde du travail de loin (via archives précieuses) et du spectacle de près, gens qui dans l'esprit de Karmitz sont sans doute un peu les mêmes, les artistes étant des évadés du travail. Et c'est là qu'on mesure ce qui s'est perdu depuis dans le cinéma social français : en Angleterre, les prolos peuvent, pour "s'en sortir" et devenir des héros de cinéma, monter un groupe de rock ou une troupe de strip-tease, choses encore à peu près probables ; aux Etats-Unis, ils peuvent carrément arrêter des trains fous à pleine vitesse, cambrioler la Trump Tower ou se transformer en homme-araignée ; en France ils n'ont comme fausse alternative que la mort, la fuite ou la résignation. Choix fort : ici c'est l'homme de la classe moyenne qui se retrouve dans cette voie sans issue - au contraire, les ouvriers se battent et les danseuses rêvent.

Depuis ces années-là, la Nouvelle Vague, qu'on a un peu trop mise à toutes les sauces et dont se réclament des gens qui ont peu à voir avec elle, est devenu une cible un peu facile, un boulet officiel du cinéma français, responsable de sa non-exportation et de son incapacité à produire des blockbusters alors qu'en vrai, je vous file un scoop, c'est presque exclusivement par elle que le cinéma français est mentionné dans les universités américaines. S'il ne fallait retenir qu'une scène pour montrer à quel point ce cinéma-là est vertueux, c'est celle, très MLF (on y cause accouchement et douleur) d'un échange backstage entre les danseuses, une des rares fois où l'expression cinéma-vérité ne m'a pas semblé être une aimable supercherie. Des bulles de grâce comme celle-ci, j'en veux bien tous les jours.

Par Johnny - Publié dans : Trucs Intellos
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Dimanche 27 mars 2011 7 27 /03 /Mars /2011 15:51

Lake of Fire, Tony Kaye, 2006

 

Parallèlement à son premier long-métrage malade, American History X, film très fort à la première vision, moins à la deuxième, Tony Kaye tournait, sur une quinzaine d'années, un documentaire sur la question de l'IVG aux Etats-Unis, et plus particulièrement sur l'action des ligues de vertu (on ne rit pas) envers les obstétriciens. Kaye amasse une quantité impressionnante de documents (films anti-avortement, vidéos de procès) et de discours et d'interviews, essentiellement des anonymes ou des militants inconnus hors de leur sphère d'action, avec juste ce qu'il faut de people pour faire bonne mesure, comme l'abominable Pat Buchanan ou le décidément peu évitable Noam Chomsky - pour ceux qui ont l'habitude de l'entendre tenir des propos radicaux, qui peuvent parfois sembler prononcés à l'emporte-pièce, c'est un vrai plaisir de l'entendre tenir un discours mesuré, (certains diront sans doute qu'il ne se mouille pas trop), opposant aux gesticulations agressives des antiféministes une pensée construite, raisonnée, d'une douce intelligence.lakeoffire.jpg

C'est l'équilibre dangereux choisi par Kaye : donner un temps de parole égal aux pro- et aux anti- (ou, pour être plus exact, à ceux qui sont pour le droit d'être au choix pour ou contre et à ceux qui sont pour l'obligation d'être contre) sans prendre parti (même si l'on opposera toujours à ce type de pseudo-neutralité le fait que le montage est une rhétorique) ; c'est déplaisant au début du film, notamment quand Kaye film un avortement tardif avec morceaux de foetus en gros plans. Reste que les scènes d'IVG témoignent plus de l'attention (sans doute un peu forcée) portée par les médecins envers leurs patientes que de la prétendue froideur barbare à laquelle voudraient nous faire croire leurs adversaires. Et je vois difficilement comment on pourrait ne pas choisir son camp sans hésitation devant ces images de manifestations qui montrent d'un côté des hippies rigolos et de l'autre des illuminés aux propos fascisants - même si, pour être juste, il y a quelques cas plus complexes, comme celui, assez émouvant, de Jane Roe qui a fini par rejoindre ceux qui l'avaient pourtant traînée dans la boue jusqu'à la pousser au suicide.

Deux choses m'interpellent : la première, c'est qu'il est souvent prononcé le mot de débat alors qu'il n'y a pas de débat possible : pour ça faudrait-il déjà se mettre d'accord sur les termes du problème. Par exemple, si je dis sur ce blog du bien d'un film que quelqu'un trouve mauvais, il faudrait avant de pouvoir en discuter être d'accord sur le sens des mots "bon" et "mauvais", ce qui est moins simple que ça en a l'air. Or les anti-avortement radicaux refusent de voir le monde tel qu'il est, là où les pro-choix étayent leur discours de chiffres sensés retranscrire la réalité sociale. (Dans le même genre d'idée, et pour rappeler qu'on a quelques cas bien frappés chez nous aussi, j'ai ouï dire que SOS Tout-Petits avait distribué un tract expliquant, la bonne blague, qu'on ne pouvait tomber enceinte suite à un viol [Attention : lien qui pue]. Si quelqu'un a ce document, ça m'intéresse.) Pour l'extrême-droite religieuse, on n'a pas de problème dont on n'est pas responsable. Cela permet au moins de rappeler qu'il faut parfois se méfier de ce qui se présente trop véhémentement comme l'évidence même.

Le deuxième détail cocasse (si l'on me permet de prendre la chose avec distance), c'est que tous ces braves gens qui aiment tant les enfants, qui sont prêts à sacrifier leur liberté pour la défense des enfants (leurs actions violentes, parfois jusqu'au meurtre, en envoient de temps en temps un en zonzon ou à la chaise), sont généralement proches de partis prônant la fiscalité zéro, les coupes budgétaires dans les allocations familiales ou l'instruction publique, toutes choses qui, me semble-t-il, influent quelque peu sur le bien-être et le devenir des enfants. M'enfin.

Curieusement, alors que son film est implacable envers la moral majority, la religiosité aiguë des intervenants semble avoir déteint sur la forme : noir et blanc pesant, cadrages à l'ampleur apocalyptique, musique liturgique d'Anne Dudley, rythme d'ensemble incitant au recueillement, toutes choses qui, couplées au goût de l'image-choc qui a fait la renommé du travail publicitaire de Tony Kaye, transforment cette somme intellectuellement extrêmement stimulante en poème épique somptueux.

Par Scritch - Publié dans : Trucs Intellos
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Lundi 24 mai 2010 1 24 /05 /Mai /2010 15:02

Film Socialisme, Jean-Luc Godard, 2010

 

Il y a des films qu'on aime parce que ce qu'ils disent et montrent est beau, d'autres qu'on déteste parce que leur vision du monde nous est déplaisante. Je ne parle pas seulement esthétique, mais philosophie, "valeurs", voire politique. La posture de l'artiste, donc le départ de l'oeuvre, peut parfois importer plus que l'arrivée, le film fini. Ce qui est réjouissant avec Film Socialisme (et avec Godard souvent), c'est que c'est quand (et parce qu') on est en désaccord de fond avec lui, qu'il est le plus fascinant.

socialisme.jpg

D'emblée, le titre. Le film est formellement socialiste parce qu'il opère une redistribution des plans comme l'Etat-Socialisme redistribuerait les richesses. Il n'y a pas de plans riches ou pauvres : JLG monte ensemble des images superbes, qui attrapent divinement le bleu des vagues et la lumière rêveuse des néons, et d'autres dégueulasses, visiblement tournées au téléphone, affichant vulgairement leurs pixels baveux ; et il veut en faire quelque chose de beau parce que toutes les images ont le droit d'être belles. Ça marche presque, le montage surhumain réussissant à intégrer tous les plans dans un flot, un peu comme si des bontempi étaient incorporés sans trop de dissonance à un orchestre symphonique. Ça n'est pas loin d'être convainquant quand Godard monte à la suite les statues de chats de l'Antiquité égyptienne et les Lolcats de Youtube, ça l'est moins quand l'image vile, par effet de comparaison, vient plutôt renforcer le statut haut de l'image noble. 

L'autre socialisme de l'image, c'est la récupération façon Robin Hood du banc de montage (ou George Abitbol intello) d'images tournées par d'autres (des bouts de Ford, d'Eisenstein, d'Audrey Pulvar), à l'encontre des lois sur les droits d'exploitation (plus que d'auteur : j'insiste parce que trop de fois le débat est posé en usant de termes impropres), le film s'achevant d'ailleurs sur une amusante et bienvenue dénonciation (en une image, sans discours vaseux plein de mots superflus) de la pollution des DVD par des avertissement policiers. Le problème, c'est que le débat est faussé par la stature de Godard. Si jamais un propriétaire faisait valoir ce qui est après tout son droit le plus élémentaire, on entendrait immédiatement la foule bien-pensante pousser des cris scandalisés par l'ignoble censure. Alors que JLG pratique la citation à outrance depuis des années, ce genre de démêlées lui est arrivé, sauf erreur de ma part, pour deux seuls films : un clip de France Gall bloqué par Disney parce qu'il incorporait des extraits de Blanche-Neige, et King Lear, verrouillé une première fois par Golan pas très content qu'il s'ouvre sur une conversation privée entre Godard et lui, et une deuxième par une poétesse qui appréciait peu que ses textes y soient reproduits sans mention des sources. Hors ces deux cas, on n'attaque pas Godard parcequ'on ne touche pas aux institutions. De la même manière, Godard a beau jeu de mettre son nom au générique au même niveau que celui de ses collaborateurs (comme il ne donne pas plus, voire moins de scènes à jouer à ses acteurs people - Patti Smith, Bernard Maris - qu'à ses comédiens inconnus), on ne retiendra que lui, monstrueux, presque plus grand (et c'est dommage) par son nom-image que par son oeuvre - plus grand socialement, j'entends. Le film sort sur 36 écrans en France, ce qui est peu comparé à une prod Europacorp moyenne, mais beaucoup pour un film aussi déroutant et exigeant. Un cinéaste débutant ou peu connu, moins privilégié, avec un tel objet, aurait sabré le champagne s'il avait obtenu une salle. Bien malgré lui, Godard est un cinéaste d'avant la nuit du 4 août.

L'autre limite du film, c'est celle du discours. Le film aborde un peu tous les thèmes possibles, dès lors qu'ils touchent de près ou de trèèèèèèèèès loin à ce fameux Socialisme (en vrac : Adolf, paradis fiscaux, Palestine,etc.) de manière somme toute assez confuse, là où au lieu de tout monter-montrer ensemble, il aurait fallu parfois distinguer les choses, purifier le champ de vision des données parasites, tendre vers la limpidité. Alors certes, il y a bien un rapport entre la répression sur les marches d'Odessa et le gangstérisme financier, mais finalement, peut-être pas tant que ça. Le problème de Godard, c'est qu'il semble ne penser que par associations d'idées immédiates, façon marabout d'ficelle. Un exemple : Godard montre des pèlerins musulmans à la Mecque, puis rappelle que Hollywood est surnommée Mecque du cinéma, alors que ses fondateurs étaient majoritairement juifs. Le geste est habile, le procédé plutôt gonflant, d'abord parce que je n'ai pas pour habitude de répartir les gens selon leurs religions ou leurs ethnies, ensuite parce qu'on est à la limite de l'imposture intellectuelle quant au sens : Juifs et Musulmans, réunis main dans la main par la magie du montage, c'est, comment dire ?... un peu niais, non ? Parfois le sens est plus clair : plan 1, Alain Badiou fait une conférence devant des gradins vides ; plan 2 : son public potentiel est en train de s'amuser en discothèque ou au casino. C'est simple, juste, très drôle, mais franchement, ça ne pisse pas loin. Le plus souvent, le sens est fumeux, surtout quand pointe un déclinisme assez antipathique. Pour être clair : ça ne me gêne pas, absolument pas, de ne pas tout comprendre au pourquoi du comment de Lost Highway, 2001, Gerry, et j'ajouterais même : bien au contraire. Sauf que chez Godard, le montage est toujours allégorique, et réclame du sens, de l'interprétation intellectuelle.

Ceci étant dit, une fois qu'on a su faire abstraction des limites discursives du film (qui sont aussi ses richesses, ses angles saillants), on ne peut qu'être ébahi par sa beauté intrinsèque, ses nombreuses fulgurances visuelles, sa maîtrise formelle à peine croyable, son alliance parfaite entre son et image, sa volonté de contenir le monde, de ne ressembler à rien d'autre, sa façon de planer quinze mille bornes au-dessus de tout le reste, toutes choses qui incitent à l'humilité voire à la génuflexion. Ce qui, pour un prétendu Film-socialisme, est un peu couillon mais, pour peu qu'on ait le sens de l'ironie, assez amusant.

Par Scritch - Publié dans : Trucs Intellos
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Mercredi 20 janvier 2010 3 20 /01 /Jan /2010 21:37
Éric Rohmer, Preuves à l'Appui, André S. Labarthe, 1994


On a dit sur Éric Rohmer des choses (Marivaux, etc.) qui ne sont pas forcément fausses mais qui sont bien incomplètes. Je ne suis pas sûr d'avoir entendu beaucoup de commentateurs rappeler que Rohmer est aussi un grand comique (puisqu'on causait Marivaux trente-trois mots plus tôt : dans le docu qui nous intéresse ce soir, il se réclame de Courteline), ni qu'il était, même si, certes, ses films s'écoutent parfois plus qu'ils se regardent, un grand artiste pictural. Écouter Rohmer parler de son art permet donc de remettre quelques nécessaires pendules à l'heure. Surtout, c'est deux fois cinquante-huit minutes de plaisir.rohmer.jpgLe double épisode de Cinéma, de notre Temps consacré à Momo met définitivement à mal la tarte à la crème de l'improvisation et de la légèreté formelle. Rohmer souscrit sans réticence aucune à la qualification de films de vacances souvent accolée à ses oeuvres (ce qui fait aussi leur charme), il suffit néanmoins de l'entendre parler avec rigueur des ses choix techniques et artistiques - dissertation passionnante sur le cadre, le zoom, les mouvements de caméra, la prise de son, les costumes, les décors - pour constater que fort peu est laissé au hasard. Je me souviens d'ailleurs que Bergala racontait que, contrairement à ses collègues des Cahiers qui adoraient jouer au flipper, Rohmer détestait ce jeu qu'il trouvait trop sujet à la chance, trop difficile à contrôler pleinement. Il est amusant que Labarthe ait choisi d'adopter également la forme fluide de la fausse improvisation pour son documentaire ; l'entretien entre Momo et Jean Douchet, qui constitue le corps du film, semble spontané, mais on a vite l'impression devant la quantité de documents divers (dont quelques graals de cinéphile fétichistes) exhibés par Rohmer que celui-ci a préparé son exposé dans le détail.
L'une des grandes beautés du film, c'est de permettre de voir et entendre s'exprimer Rohmer. Il y a un amusant jeu de Laurel et Hardy à suivre Rohmer répondant aux questions simples et directes d'un Douchet physiquement comme oralement franc et massif, sorte de Jules Maigret de l'analyse, tout en force tranquille, alors que lui est au contraire grand et maigre, bouge les bras et les épaules dans tous les sens, parle beaucoup et très vite et parvient à être extrêmement précis tout en donnant la fausse impression de digresser en permanence. Il est difficile de s'empêcher de faire le lien entre l'expression de Rohmer et celle de ces personnages, reconnaissable jusqu'à parfois la caricature, et de sourire à l'occasion. Les apparitions télévisuelles de Rohmer sont (définitivement) rares. Ce qui est rare est précieux.
Par Scritch - Publié dans : Trucs Intellos
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Lundi 24 août 2009 1 24 /08 /Août /2009 22:30
Looking for Richard, Al Pacino, 1996


Alors il paraît que le niveau Kulturel baisse, on ne va pas jouer au Zemmour de carnaval, mais quand même, l'autre soir, le type de Virgin 17 ou MCM ou je ne sais plus quoi, qui a trouvé le moyen de caser un clip de Taxi Girl dans la case kitsch, entre Gold et Desireless, nous inciterait à croire au marronnier pénible de la disparition des valeurs. En avoir entendu se plaindre, tels des gosses de CM1 devant un film en noir et blanc, qu'Inglourious Basterds c'est chiant parce que y a pas assez de baston tu vois n'appelle pas à garder son calme.
Pacino propose ici un exercice ludique de transmission du savoir - en l'occurrence, Richard III. C'est toujours un peu périlleux, car il y a le risque de vouloir à tout pris rendre amusant ce qui ne l'est pas et n'a pas forcément vocation à l'être, au risque de la futilité. La vulgarisation est une bonne chose, et même une démarche assez belle, mais à condition seulement qu'elle cherche à élever le spectateur au niveau de l'oeuvre (ou à défaut, soyons modestes et réalistes, pas trop loin en-dessous), et non pas à la lui abaisser au sien en lui tapant sur l'épaule façon t'as vu, en fait c'est vachement rigolo. Bah oui, Shakespeare c'est compliqué, et en plus y a des vieux mots dedans.
La bonne idée de Pacino, c'est de ne rendre ludique que le commentaire, l'analyse, pas l'oeuvre elle-même, qui est intouchable, nom de nom. La caméra portée, dans un style New York branchos faux docu vaguement hérité de Cassavetes, et un montage qui passe sans cesse d'une temporalité à une autre (en faisant se répondre les plans de manière thématique plutôt que chronologique) apportent la touche de funk nécessaire à l'implication du public, participation renforcée par le fait que Pacino et sa troupe sont eux-même en état d'interrogation constante vis-à-vis de la pièce à monter, ne se plaçant donc pas dans la position professorale de celui qui sait. Ils évitent ainsi de gonfler leur monde, faisant mine comme lui de chercher à comprendre, et sont même drôle à l'occasion, le contrecoup d'un tel parti-pris étant peut-être qu'il ne permet pas de pousser le raisonnement à un niveau universitaire, ce qui ne semble par ailleurs pas être l'objectif.
Ce qui compte, c'est de rappeler la force d'un théâtre qui persiste comme si les peuples en avaient un besoin fondamental - je sais ce que je dis, je n'y vais jamais. Les scènes dans lesquelles Pacino et ses potes (tous très bien, surtout Winona qui est magnifique, et à part peut-être Alec Baldwin qui a l'air un peu à la masse) jouent  Richard III sont saisissantes pas seulement parce qu'il s'agit d'un texte superbe servi par des comédiens talentueux, mais surtout parce que ceux-ci transpirent une envie de jouer violemment communicative. Et aussi peut-être parce qu'avec ses décors minimaux et sa bataille finale entre à peu près autant de belligérants que dans un match de foot, Looking for Richard rappelle cette magie du théâtre, la possibilité d'un récit épique illustré avec les moyens du bord. Mettez deux colonnes sur une scène et le public verra un temple grec, un bout de ponton et il croira à la mer. Alors on pense à Jean Rollin, Eric Rohmer et Glauber Rocha, et on se dit que le noble art théâtral comme ancêtre de la série Z, ça serait quand même une idée vachement chouette.
Par Scritch - Publié dans : Trucs Intellos
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