7 Jours ailleurs, Marin Karmitz, 1968
Aujourd'hui qu'on ne sait plus trop quoi penser de Marin Karmitz, défenseur sympathique d'un autre cinéma et millionaire grâce à lui, victime consentante du grand débauchage présidentiel ("Marin Karmitz, qui est un homme de gauche, blablabla"), ça peut sembler dur à gober qu'il a été un cinéaste authentiquement gauchiste, dans la queue de comète d'une Nouvelle Vague parfois accusée et pas toujours à tort de tendances droitières. 7 Jours ailleurs est un film pré-soixante-huitard, définitivement moderne (on y entend la Messe pour le Temps présent de Henry et Colombier) et donc aujourd'hui un peu daté, mais c'est très bien comme ça, ça en fait un témoignage de son époque.
Avec sa forme free cinema, toujours très fraîche en 2012
(j'ai dit daté ?), qui lui permet de ne jamais se fermer, de toujours respirer à pleins poumons, le film ressemble pas mal aux premiers Godard, mais en plus maîtrisé, mieux cadré et
monté, comme s'il avait su passer du jump-cut provocateur à valeur uniquement antiacadémique à quelque chose de cohérent et abouti. La principale différence avec A Bout de Souffle, c'est
le personnage principal, joué par Jacques Higelin, parfait au point qu'on regrette qu'il n'ait pas plus tourné, lunaire un peu dans le genre de son confrère Alain Souchon, sorte de Droopy
furtivement joyeux, très loin du mariole jean-foutre joué par Belmondo. De Godard, Karmitz retient aussi le traitement du son, réduisant les dialogues à l'état de bruit, ce qu'ils sont vraiment :
au mieux vains, au pires agressifs.
Higelin interprète un personnage de musicien petit-bourgeois abruti par l'ennui, qui trace la route pour échapper temporairement à la sécurité morne. En chemin, il croise des gens du monde du travail de loin (via archives précieuses) et du spectacle de près, gens qui dans l'esprit de Karmitz sont sans doute un peu les mêmes, les artistes étant des évadés du travail. Et c'est là qu'on mesure ce qui s'est perdu depuis dans le cinéma social français : en Angleterre, les prolos peuvent, pour "s'en sortir" et devenir des héros de cinéma, monter un groupe de rock ou une troupe de strip-tease, choses encore à peu près probables ; aux Etats-Unis, ils peuvent carrément arrêter des trains fous à pleine vitesse, cambrioler la Trump Tower ou se transformer en homme-araignée ; en France ils n'ont comme fausse alternative que la mort, la fuite ou la résignation. Choix fort : ici c'est l'homme de la classe moyenne qui se retrouve dans cette voie sans issue - au contraire, les ouvriers se battent et les danseuses rêvent.
Depuis ces années-là, la Nouvelle Vague, qu'on a un peu trop mise à toutes les sauces et dont se réclament des gens qui ont peu à voir avec elle, est devenu une cible un peu facile, un boulet officiel du cinéma français, responsable de sa non-exportation et de son incapacité à produire des blockbusters alors qu'en vrai, je vous file un scoop, c'est presque exclusivement par elle que le cinéma français est mentionné dans les universités américaines. S'il ne fallait retenir qu'une scène pour montrer à quel point ce cinéma-là est vertueux, c'est celle, très MLF (on y cause accouchement et douleur) d'un échange backstage entre les danseuses, une des rares fois où l'expression cinéma-vérité ne m'a pas semblé être une aimable supercherie. Des bulles de grâce comme celle-ci, j'en veux bien tous les jours.
Le double épisode de Cinéma, de notre
Temps consacré à Momo met définitivement à mal la tarte à la crème de l'improvisation et de la légèreté formelle. Rohmer souscrit sans réticence aucune à la qualification de films de
vacances souvent accolée à ses oeuvres (ce qui fait aussi leur charme), il suffit néanmoins de l'entendre parler avec rigueur des ses choix techniques et artistiques - dissertation
passionnante sur le cadre, le zoom, les mouvements de caméra, la prise de son, les costumes, les décors - pour constater que fort peu est laissé au hasard. Je me souviens d'ailleurs que Bergala
racontait que, contrairement à ses collègues des Cahiers qui adoraient jouer au flipper, Rohmer détestait ce jeu qu'il trouvait trop sujet à la chance, trop difficile à contrôler pleinement. Il
est amusant que Labarthe ait choisi d'adopter également la forme fluide de la fausse improvisation pour son documentaire ; l'entretien entre Momo et Jean Douchet, qui constitue le corps du film,
semble spontané, mais on a vite l'impression devant la quantité de documents divers (dont quelques graals de cinéphile fétichistes) exhibés par Rohmer que celui-ci a préparé son exposé dans le
détail.
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