En Culotte orange
Zardoz, John Boorman, 1974
Paradoxalement mais pas tant que ça en fait, la science-fiction est le genre qui vieillit le plus. Je n'entends pas par là "le plus mal", comprenons-nous. Le plus vite, sans doute ; très tôt, les films qui se voulaient d'anticipation ont valeur de document historique, rarement ils rattrapent le futur envisagé, restant éternellement attachés à leur date de création. Ce n'est pas un mal : ils sont un précieux reflet de leur temps et de ses questionnements. On pourrait s'étonner qu'ils vieillissent plus que les films sociaux (à la Loach, mettons) censés eux aussi témoigner de leur espace-temps. C'est qu'ils parlent d'un présent en mouvement, interrogeant plus l'incertaine mutation que le statu quo, quand les films naturalistes sont d'un présent qui, c'est triste à dire, n'en finit pas de ne pas changer.
Quand même, les supputations de Zardoz prêtent un peu à sourire aujourd'hui, plus par leur ton que leur contenu. Comme souvent dans la science-fiction qui se rêve adulte comme si elle avait à rougir de ses origines pulp, le problème vient de sa volonté de faire intello (alors que les scènes les plus jouissives sont celles d'action, belles comme un post-apo rital qui aurait été bien filmé), et de le faire pas très bien. Faire intello nécessite un traitement philosophique et scientifique froidement rationnel, pas une approche new age post-hippie. Le problème, c'est que le rationalisme n'est pas très cinématographique, et que si le new age peut l'être nettement plus, il est, et ça n'est ici pas loin d'être le cas, facilement grotesque. Je ne dis pas pour autant que le discours est inepte : certaines problématiques sont classiques (le partage des richesses, la disparition des bibliothèques), d'autres un peu usées (la perte de réaction aux stimuli, sexuels mais pas que), et il en émerge même une assez belle : quand bien des récits initiatiques content la quête d'immortalité, Zardoz nous montre des immortels regrettant la faucheuse. De plus, Boorman a le bon goût, tant qu'à refuser de faire dans la littérature à deux sous, d'appuyer sa contemporanéité sur le canevas des grands classiques de la littérature philosophique, façon Candide-Gulliver, empruntant aussi à Wells, probablement via George Pal.
Si l'on hésite donc face au discours du film entre l'intérêt et l'embarras (ce qui vaut toujours plus que l'apathie), sur le plan esthétique, on se retrouve carrément à faire le grand écart entre l'émerveillement et la consternation - le premier l'emportant. La vision de Sean Connery en culotte orange est perturbante même pour un bisseux endurci comme moi, et son jeu pataud est même franchement gênant, même s'il faut convenir que l'idée d'en faire un rustaud lourd d'allure face à une Charlotte Rampling hiératique et glaciale n'est pas sotte. Ces scories costumières sont sans doute inhérentes au genre, surtout quand il se pique de faire futuriste en extrapolant sur la mode, en faisant de la mode au carré alors qu'il n'y a rien de plus ridicule qu'une mode dix ans plus tard. Parfois la patine rend cela amusant. Ces détails n'entachent néanmoins pas une mise en scène kaléidoscopique parfaitement servie par la photographie délicate de Geoffrey Unsworth, qui permet au film de ne pas verser dans la médiocrité psychédélique (la formule est amusante mais elle est de Paul Morrissey). La force et la limite de Boorman sont dans son savant mélange de modernisme (avec de belles trouvailles visuelles, telles ces projections d'images à l'arrière-plan) et d'académisme (on sent l'influence du théâtre, ou dans certains extérieurs des peintures de Turner, et le climax n'est jamais qu'une décalque de celui de The Lady From Shangai), qui le fait parfois verser dans le pompiérisme mais permet à son oeuvre de survivre à peu près au temps - et le pompiérisme, s'il est souvent douloureux, est toujours préférable à la fadeur, au rien.
C'est finalement cette beauté formelle qui emporte le morceau et fait de Zardoz un beau film malgré un contenu un peu vieillot et quelques choix esthétiques boiteux : ceux-ci sont vite oubliés face à l'incroyable puissance sensorielle d'une oeuvre délicieusement hors normes - et si l'on était pervers, on se demanderait s'ils ne contribuent pas à ce caractère hors norme.
Paradoxalement mais pas tant que ça en fait, la science-fiction est le genre qui vieillit le plus. Je n'entends pas par là "le plus mal", comprenons-nous. Le plus vite, sans doute ; très tôt, les films qui se voulaient d'anticipation ont valeur de document historique, rarement ils rattrapent le futur envisagé, restant éternellement attachés à leur date de création. Ce n'est pas un mal : ils sont un précieux reflet de leur temps et de ses questionnements. On pourrait s'étonner qu'ils vieillissent plus que les films sociaux (à la Loach, mettons) censés eux aussi témoigner de leur espace-temps. C'est qu'ils parlent d'un présent en mouvement, interrogeant plus l'incertaine mutation que le statu quo, quand les films naturalistes sont d'un présent qui, c'est triste à dire, n'en finit pas de ne pas changer.

Quand même, les supputations de Zardoz prêtent un peu à sourire aujourd'hui, plus par leur ton que leur contenu. Comme souvent dans la science-fiction qui se rêve adulte comme si elle avait à rougir de ses origines pulp, le problème vient de sa volonté de faire intello (alors que les scènes les plus jouissives sont celles d'action, belles comme un post-apo rital qui aurait été bien filmé), et de le faire pas très bien. Faire intello nécessite un traitement philosophique et scientifique froidement rationnel, pas une approche new age post-hippie. Le problème, c'est que le rationalisme n'est pas très cinématographique, et que si le new age peut l'être nettement plus, il est, et ça n'est ici pas loin d'être le cas, facilement grotesque. Je ne dis pas pour autant que le discours est inepte : certaines problématiques sont classiques (le partage des richesses, la disparition des bibliothèques), d'autres un peu usées (la perte de réaction aux stimuli, sexuels mais pas que), et il en émerge même une assez belle : quand bien des récits initiatiques content la quête d'immortalité, Zardoz nous montre des immortels regrettant la faucheuse. De plus, Boorman a le bon goût, tant qu'à refuser de faire dans la littérature à deux sous, d'appuyer sa contemporanéité sur le canevas des grands classiques de la littérature philosophique, façon Candide-Gulliver, empruntant aussi à Wells, probablement via George Pal.
Si l'on hésite donc face au discours du film entre l'intérêt et l'embarras (ce qui vaut toujours plus que l'apathie), sur le plan esthétique, on se retrouve carrément à faire le grand écart entre l'émerveillement et la consternation - le premier l'emportant. La vision de Sean Connery en culotte orange est perturbante même pour un bisseux endurci comme moi, et son jeu pataud est même franchement gênant, même s'il faut convenir que l'idée d'en faire un rustaud lourd d'allure face à une Charlotte Rampling hiératique et glaciale n'est pas sotte. Ces scories costumières sont sans doute inhérentes au genre, surtout quand il se pique de faire futuriste en extrapolant sur la mode, en faisant de la mode au carré alors qu'il n'y a rien de plus ridicule qu'une mode dix ans plus tard. Parfois la patine rend cela amusant. Ces détails n'entachent néanmoins pas une mise en scène kaléidoscopique parfaitement servie par la photographie délicate de Geoffrey Unsworth, qui permet au film de ne pas verser dans la médiocrité psychédélique (la formule est amusante mais elle est de Paul Morrissey). La force et la limite de Boorman sont dans son savant mélange de modernisme (avec de belles trouvailles visuelles, telles ces projections d'images à l'arrière-plan) et d'académisme (on sent l'influence du théâtre, ou dans certains extérieurs des peintures de Turner, et le climax n'est jamais qu'une décalque de celui de The Lady From Shangai), qui le fait parfois verser dans le pompiérisme mais permet à son oeuvre de survivre à peu près au temps - et le pompiérisme, s'il est souvent douloureux, est toujours préférable à la fadeur, au rien.
C'est finalement cette beauté formelle qui emporte le morceau et fait de Zardoz un beau film malgré un contenu un peu vieillot et quelques choix esthétiques boiteux : ceux-ci sont vite oubliés face à l'incroyable puissance sensorielle d'une oeuvre délicieusement hors normes - et si l'on était pervers, on se demanderait s'ils ne contribuent pas à ce caractère hors norme.
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