Samedi 31 octobre 2009
Day of the Dead, George A. Romero, 1985


Mystère du cinéma : alors qu'il déçoit grandement à la première vision, Le Jour des Morts-Vivants se révèle à la quatrième un des plus beaux films de son auteur. Un des plus sombre, des plus désespérés, au prix certes d'une certaine pesanteur. Qu'on prenne son ouverture : dans n'importe quel autre film, ce serait le finale. Dès ses premiers plans, Day of the Dead saute à la gorge du spectateur pour ne plus la lacher. Qu'est-ce qui, alors, entraînait jusqu'ici quelques réserves ? Souvent, la critique a considéré que les films de Romero étaient plus intéressants que le tout-venant zombi pour leur contenu satirique quelque peu gauchisant. C'est faux. Ils sont supérieurs à la moyenne parce que Romero est un grand metteur en scène, point. Comme s'il voulait tendre la perche pour se faire envoyer des fleurs, Romero donne sur ce film raison aux milliers (dont je suis) qui avaient voulu voir dans Night of the Living Dead un pamphlet féministe et antiraciste, alors qu'il avait toujours maintenu qu'il ne s'agissait que d'un efficace divertissement. Quand sur ses précédents films, le discours avançait masqué sous l'humour (le curé hypocrite joué par Romero lui-même dans Martin, la gallerie marchande de Dawn of the Dead), il est ici terriblement premier degré. On saisit que Romero n'est pas trop fan du reaganisme triomphant. On s'en doutait déjà très bien, en fait : pourquoi insister ? Les militaires beaufs contre les savants déshumanisés comme métaphore du complexe militaro-industriel, oui, bon, pourquoi pas, mais quand même, nul n'était besoin d'autant forcer le trait, me semble-t-il.
Malgré ces réticences, Day of the Dead émeut aussi pour ce pessimisme no future qu'aucun sarcasme ne vient atténuer, et pour son traitement des zombis, pour la première fois envisagés comme des personnages dignes, voire des victimes. Ce qui pouvait précédemment prêter à rire dans leurs regards hagards, leurs mouvements malhabiles, entraîne déormais l'empathie : on préfère leurs hésitations débiles aux certitudes en plomb des fascistes. On se dit que leurs corps en décomposition ont beau être répugnants, ils nous rappellent aussi que la matière humaine est vivante, donc périssable. De la chair, pas du plastique mécanique. Et surtout, il y a cet extraordinaire finale de western souterrain, auquel, j'ai beau chercher, je ne trouve pas d'équivalent ailleurs : Romero y fait preuve d'une grâce, d'une science de l'espace et du découpage absolument magistrale, qui laissent 98% du cinéma d'action moderne très loin derrière lui.
Par Scritch - Publié dans : Tuff Guyz
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Mercredi 28 octobre 2009
Shock Waves, Ken Wiederhorn, 1977


On pourrait rejeter d'un revers dédaigneux Shock Waves, survival mollasson et putassier, pour d'évidentes raisons de décence. Il est des choses dont on ne sait trop si l'on peut vraiment en rire. Pourtant, force est d'avouer qu'une fois passé un malaise premier (ou, selon les sensibilités, une grosse crise de rire), on peut trouver matière à réflexion dans cette histoire de Schutzstaffel morts-vivants, dans l'ambivalence du spectateur à la fois impressionné par la classe douteuse mais réelle des uniformes, et le grotesque des corps dégénérés. Peut-être la zombification ne fait-elle qu'accentuer la réaction au nazisme, le rendant à la fois plus terrifiant (encore que : ce qu'il y a de plus flippant là-dedans, c'est d'assister à la déchéance de John Carradine, ça fait presque aussi mal que de voir Raul Julia dans Street Fighter) et plus ridicule - n'était son bilan humain, le totalitarisme, n'en déplaise aux thuriféraires du bruit de bottes, ne serait qu'une grosse blague pas très drôle. Je vais m'arrêter là avant d'aller dans le mur et parce que je ne sais guère quoi penser de tout ceci, mais je juge la question sérieuse, et croit sincèrement qu'il y a parfois dans les zèderies les plus basses des réponses à nos dilemmes moraux.

Quoiqu'il en soit, il faut bien avouer que Shock Waves exerce aussi une attraction maligne par son caractère indéfendable, sa puanteur de fond de poubelle, son abjection de crotte de nez, toutes choses qui rendent parfois les nanars malpolis plus réjouissants que les toiles de maîtres. Aussi parce que celui qui, tel Jean Rollin (Wiederhorn nous fait, c'est dingue et certainement une coïncidence, le coup du phonographe antique) en moins poétique, bricole son machin avec pas grand-chose et beaucoup de foi, mérite la génuflexion. Et puis, avec son gros grain cradingue, sa bande-son proto-indus ronge-tête, Brooke Adams en bikini, son décor rugueux et violent, et même une poignée de beaux plans (les morts-vivants sortant de l'eau, l'apparition de Peter Cushing à contre-jour), Shock Waves a un vrai charme.
Par Scritch - Publié dans : Tuff Guyz
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Samedi 17 octobre 2009
Cat People, Jacques Tourneur, 1942


Donc, à chaque fois qu'on cause Productions Val Newton, le gros marronnier, c'est celui de l'horreur suggestive, de ce qu'on ne voit pas qui est vachement plus flippant que ce qu'on voit. Oui mais bon. Pourquoi ce film-ci est-il une splendeur envoûtante alors que The Blair Witch Project (au pif), qui s'appuie sur la même logique, est juste une escroquerie ? Parce qu'on n'y voit rien, mais vraiment RIEN. Un exemple : dans une des plus belles scènes de  Cat People, qui se déroule dans une piscine, les reflets de l'eau sur les murs couplés à des grognements de fauve laissent supposer des trucs pas très catholiques. Et ces reflets, nous sommes d'accord que nous les voyons, qu'il s'agit bien d'un ajout visuel et non d'une soustraction, je me fait bien comprendre ? L'inquiétude ne naît donc pas tant d'un défaut de perception que d'une sur-perception, d'une perception troublée par un élément parasite. Voilà, ça c'était pour la banalité introductive péteuse.
De mémoire : Stephen King, dans un essai stimulant dont le titre m'échappe, postule (en espérant qu'une mémoire imparfaite ne me fasse pas écrire un paquet d'âneries) deux sources à l'horreur : l'angoisse suggérée née du mal-visible, et la répulsion, le dégoût provoqués par le trop-visible (arrachages d'intestins, énucléations, émasculations et autres petits plaisirs du cinoche crade) ; et si cette deuxième option est interdite à Cat People, ce n'est pas seulement pour des raisons d'économie, de censure, d'efficacité, c'est parce qu'en fait, c'est un film érotique. Dont d'ailleurs tout le début pourrait être celui d'un mélodrame de Sirk. Alors, trop montrer serait pornographique (ce qui n'est pas mieux ou moins bien - débat stérile - mais est autre chose) ; et surtout, il ne saurait y avoir de répulsion. Les zones d'ombres de Cat People ne sont pas qu'effrayantes, elles sont aussi séduisantes, malignement attractives.
C'est toute la perversité de Newton et Tourneur (à ce propos, je ne me souviens pas trop, n'y avait-il pas aussi dans The Flame and the Arrow un personnage féminin qui était à la fois ennemi et objet de convoitise ?) que de baser l'angoisse de leur film sur des choses qui font à la fois peur et sacrément envie, les questions sexuelles, et tous leurs corollaires bizarres que sont la virginité, l'abstinence... On comprend aisément ce qui a pu inciter Paul Schrader à tourner un remake. Réjouissons-nous donc que certains naïfs se plaisent toujours à voir dans ce type de films d'épouvante sans violence graphique des objets tous publics ; les petits garçons vont pouvoir continuer à se poser leurs premières questions existentielles devant Simone Simon, la malice à encore de beaux jours devant elle.
Par Scritch - Publié dans : Rêveries
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Lundi 12 octobre 2009
L'Altro Inferno, Stefan Oblowsky (alias Claudio Fragasso et Bruno Mattéi, on vous a reconnu les gars !), 1981


Plus d'une fois, de jeunes cinéastes ont tenu à se choisir un vétéran pour mentor, voire à s'afficher en sa compagnie, pour se la jouer un peu sans doute mais aussi pour montrer leur déférence, payer leur dû, avoir un père en art. Jerry Lewis rendait régulièrement visite à un Stan Laurel vieillissant ; Wim Wenders a filmé Sam Fuller et Nick Ray ; les kékés de la Nouvelle Vague aimaient se bien faire voir de Jean Renoir ; Quentin Tarantino a tourné son premier film avec l'aide de Monte Hellman ; Bertrand Tavernier a sorti un gros bouquin avec plein d'interviews de gens très classes dedans. Et Claudio Fragasso s'est choisi comme figure tutélaire Bruno Mattéi.
Soyons honnête : L'Altro Inferno (notez le titre à peine décalqué), leur première collaboration, possède certaines qualités, en premier celle d'être un film de nunsploitation, donc un produit assez émoustillant bien qu'il manque, comparé à ses diderotiens équivalents japonais (et je ne parle que des films softs), de SM lesbien. Il est doté d'une belle photo, et d'une musique des Goblins assez excellente. Sur ces deux points toutefois, le film marque clairement la décadence du bis rital ; la photo semble vouloir faire à la manière de (Bava, Argento), et donc tombe au niveau de gadget cliché, de figure imposée : on choisit certains tons ou éclairages parce que ce sont ceux des prédécesseurs à succès, sans se payer le luxe de la réflexion qui a conduit ces prédécesseurs à adopter telle ou telle esthétique ; d'où une impression de pacotille, somme toute pas désagréable, le sentiment que tout ça n'est pas très sérieux. Quant à la musique, elle est composée de morceaux de Goblins antérieurs au film (là encore : pour faire comme - mais sans payer trop cher) et collés sur la bande au petit bonheur la chance : une scène d'auto-da-fé et une autre de liturgie se retrouvent accompagnées de mélodies disco alors que de tels passages appelaient des grooves un peu plus solennels.
A ce stade, le spectateur commence à bien rire. Ajoutons-y un scénario à la fois minimaliste et confus, et des tirades théologiques à se tordre (mention spéciale à tout ce qui relève du le sexe c'est mal, sans qu'on arrive à saisir si Mattéi et Fragasso entendent moquer la bigoterie, condamner la dépravation, ou juste, sans la moindre vision idéologique, pratiquer le racolage actif) pas aidées par une VF désastreuse - chose curieuse et regrettable, le DVD  de chez Néo (par ailleurs d'une qualité remarquable pour un film de ce genre) est dépourvu de piste italienne, ça n'est pas le premier cas du genre que l'on constate, il est vrai que le doublage en Italie est quelque-chose de particulier, mais on aimerait bien savoir : VO indisponible, perdue, inexistante ?
Reste que malgré sa bêtise abyssale et quelques maladresses de forme, L'Altro Inferno est traversé de réelles fulgurances (le film compte une poignée de moments de bravoure à l'image de son ouverture psychédélique) et marque la rétine et l'esprit grace au physique étrange de Franca Stoppi et surtout à la redoutable puissance d'évocation de l'imagerie religieuse, qui résiste à tout et même à la nanardise, ce qui n'a pas fini d'étonner le mécréant que je suis. Et ça, quand même, n'est pas rien.
Par Scritch - Publié dans : PTDR
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Jeudi 1 octobre 2009
The Bat Whispers, Roland West, 1930


On fait bien de fréquenter les médiathèques quand, alors qu'on croyait avoir (presque) tout vu, on peut y vivre d'étranges épiphanies. The Bat Whispers date de 1930, c'est un vaudeville policier dans la lignée de Fantômas, éclairé à l'allemande (toutes choses qui paraît-il inspireront pas mal Bob Kane) : on croit être en terrain connu, parmi les bonnes vieilles valeurs. Mais The Bat Whispers a un plus : c'est l'un des premiers films tournés en écran large (parallèlement à une version 4/3 standard que je n'ai pas vue) - et, chose amusante, ce format est utilisé presqu'exclusivement dans sa fonction première d'élargissement, et non, comme ça viendra beaucoup plus tard, pour resserrer de bas en haut. On a donc, comme en 4/3, un cadrage très vertical avec beaucoup d'air au-dessus des têtes. Je voulais en venir à : je n'ai jamais vu un autre film cadré comme celui-ci ; je me demande même s'il en existe un.
Ces plans très larges qui englobent toute la scène donnent un côté très "théâtre filmé" au film (adapté d'une pièce), mais celui-ci est heureusement cassé par un montage malin qui alterne longs plans fixes dialogués et plans d'action très courts, et par quelques travellings avant à la grue proprement stupéfiants. Hop, deuxième choc esthétique et remise en question de l'Histoire du Cinéma (rien que ça) : alors qu'il était communément admis que la prise de son avait alourdi le matériel et entraîné un statisme de la prise de vue, West fait voler sa caméra entre les maquettes du décor. Dans le même ordre d'idée : alors qu'on a pu voir aux débuts du parlant, des films saturés d'effets sonores, trop fiers de leur nouvelle technologie, The Bat Whispers, à peine deux ans après, utilise les bruitages avec une parcimonie et un discernement qu'on n'attendait pas (M Le Maudit aussi, me souffle-t-on dans mon oreillette) ; et c'est sans doute de cela que provient le plaisir ressenti : tomber sur des expérimentations techniques et des audaces esthétiques bluffantes dans un produit de pur divertissement pop.
Par Scritch - Publié dans : Rêveries
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Dimanche 13 septembre 2009
L'Isola degli Uomini Pesci, Sergio Martino, 1979


En 1979, quand Sergio Martino sort ce Continent des Hommes Poissons, le ciné pop italien est à un tournant, à la fin d'une histoire glorieuse parsemée de titres prestigieux quoiqu'un peu désuets, et commence à sombrer dans la parodie plus ou moins volontaire avant l'Everest nanar des années 80. C'est un cinéma curieux, puisqu'ouvertement plagiaire (ce film-ci emprunte pas mal à L'Île du Dr Moreau) et en même temps anachronique, encore tourné vers le divertissement pur, avec une morale intemporelle détachée des préoccupations politiques du Nouvel Hollywood, plus strictement contemporaines. Martino persiste dans la voie de l'aventure coloniale (dans la lignée de Tarzan ou d'Allan Quatermain), sans arrière-pensée (le message semblant un peu là pour faire bien) et surtout sans aucune distance ironique. Il y a là une île mystérieuse, des monstres, des Noirs pittoresques (il est vrai que tout n'a pas bien vieilli dans le cinéma colonial), des galeries caverneuses, un trésor, un savant dérangé et son labo secret. Cela ne vous suffit pas ? Vous êtes bien pisse-froid.
Si l'on peut regretter une certaine mollesse, et s'il est vrai que Martino n'est pas un cinéaste immense, reconnaissons qu'il suit parfaitement les règles du suspense progressif, prenant soin de planter un décor attractif, de ne pas montrer immédiatement les monstres dans leur intégralité, et de faire intervenir chaque nouveau personnage l'un après l'autre, au compte-goutte. Et donc le fait que le scénario soit construit autour de peu n'importe pas dès lors qu'il est aussi soigneusement construit. Et c'est ce mot-là qui compte : soin. Sans contenir aucune fulgurance esthétique, le film nous venge des navets mal torchés en montrant le travail d'un artisan consciencieux qui, à l'évidence, pense chaque plan et chaque cut dans un souci de lisibilité et d'efficacité optimales. Étrangement, ce cinéma joyeusement bonimenteur (et souvent même roublard voire margoulin), qui aime se faire passer pour ce qu'il n'est pas (le cinéma américain classique, avec casting international et parfois auteurs sous pseudo anglicisant), s'il peut être taxé de mensonger dans son emballage, oublie dans la facture du film (finalement, la seule chose qui importe) de se moquer du monde. C'est bien.
Par Scritch - Publié dans : Rêveries
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Jeudi 3 septembre 2009
Marathon Man, John Schlesinger, 1976


Je disais il y a quelques semaines mon amour des méchants communistes. Mais les nazis aussi occupent une place importante dans le cinéma. Ils ont en supériorité sur les rouges leur négativité indiscutable (alors que Robert Hue, par exemple, bien que communiste, n'a pas la mine du mauvais homme), et surtout leur persistance : plus de soviétiques après 91, mais toujours des bruns longtemps après la chute du Reich : néo-nazis, fils de nazis, nazis exilés (comme ici), cryogénisés, zombifiés, ressuscités, soumis à toutes les variations y compris celles du pire goût.
Quand bien même on est parfois tenté d'en faire une illustration de la normalisation esthétique impérialiste, reconnaissons qu'on aime la Babylone Hollywood pour sa capacité constante à faire, même pas consciemment, un plaisant pied-de-nez au nazisme. Villipendée par la réaction américaine pour ne pas être, justement, tout à fait américaine (un peu comme, par chez nous dans les années 30, certains ont pu associer le milieu du cinéma à l'anti-France), l'industrie des images a toujours su (par opportunisme et rien d'autre) débaucher des talents du monde entier. Si dans les années 30 à 50, ce mélange d'identités donne l'impression (peut-être fausse) d'amener à une identité nouvelle relativement homogène (le classicisme hollywoodien), le mouvement migratoire des années 70-80 engendre plutôt une multiplicité des styles, grâce aux apports anglais (Schlesinger ici, Reisz), est-européens (Forman, Konchalovsky), allemands plus tard (Herzog, Wenders), probablement une des raisons du pouvoir de fascination tenace de cette période du cinéma américain. C'est que pour une fois, Hollywood semble ne pas juste vouloir assimiler du savoir-faire, mais faire montre d'un réel intérêt pour le monde, aboutissant à un objet aussi impensable auparavant qu'Enter The Dragon, ou à cette invasion sympathiquement surréaliste de tous les vidéo-clubs du monde par des vedettes belge ou suédoise sous la tutelle de deux producteurs israéliens.
Rieur, Schlesinger prend dans Marathon Man un malin plaisir à filmer le pluriculturalisme new-yorkais comme pour mettre un gros doigt à tous les pénibles. Il pousse même le bouchon jusqu'à faire du nazi un avide outrancier, retournant contre lui le cliché antisémite de l'avarice, et jetant du même coup à la poubelle toute sa prétendue grandeur idéologique pour ne montrer qu'un sinistre médiocre motivé uniquement par l'appât du bling-bling. C'est malin parce que ça ne cherche pas à nier le pourquoi de la paranoïa identitaire (on est envahis, ils sont partout, ce genre d'horreurs), mais à l'accentuer, pour insister, justement, sur l'irrationalité paranoïaque du racisme. Arrivé en ville, le nazi ne voit que les autres, quand l'honnête homme n'en aurait juste rien à cogner.
En plus, c'est un bon thriller assez nerveux, et il y a dans des seconds rôles Roy Scheider et William Devane, qui sont physiquement de grands acteurs.
Par Scritch - Publié dans : Tuff Guyz
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Lundi 24 août 2009
Looking for Richard, Al Pacino, 1996


Alors il paraît que le niveau Kulturel baisse, on ne va pas jouer au Zemmour de carnaval, mais quand même, l'autre soir, le type de Virgin 17 ou MCM ou je ne sais plus quoi, qui a trouvé le moyen de caser un clip de Taxi Girl dans la case kitsch, entre Gold et Desireless, nous inciterait à croire au marronnier pénible de la disparition des valeurs. En avoir entendu se plaindre, tels des gosses de CM1 devant un film en noir et blanc, qu'Inglourious Basterds c'est chiant parce que y a pas assez de baston tu vois n'appelle pas à garder son calme.
Pacino propose ici un exercice ludique de transmission du savoir - en l'occurrence, Richard III. C'est toujours un peu périlleux, car il y a le risque de vouloir à tout pris rendre amusant ce qui ne l'est pas et n'a pas forcément vocation à l'être, au risque de la futilité. La vulgarisation est une bonne chose, et même une démarche assez belle, mais à condition seulement qu'elle cherche à élever le spectateur au niveau de l'oeuvre (ou à défaut, soyons modestes et réalistes, pas trop loin en-dessous), et non pas à la lui abaisser au sien en lui tapant sur l'épaule façon t'as vu, en fait c'est vachement rigolo. Bah oui, Shakespeare c'est compliqué, et en plus y a des vieux mots dedans.
La bonne idée de Pacino, c'est de ne rendre ludique que le commentaire, l'analyse, pas l'oeuvre elle-même, qui est intouchable, nom de nom. La caméra portée, dans un style New York branchos faux docu vaguement hérité de Cassavetes, et un montage qui passe sans cesse d'une temporalité à une autre (en faisant se répondre les plans de manière thématique plutôt que chronologique) apportent la touche de funk nécessaire à l'implication du public, participation renforcée par le fait que Pacino et sa troupe sont eux-même en état d'interrogation constante vis-à-vis de la pièce à monter, ne se plaçant donc pas dans la position professorale de celui qui sait. Ils évitent ainsi de gonfler leur monde, faisant mine comme lui de chercher à comprendre, et sont même drôle à l'occasion, le contrecoup d'un tel parti-pris étant peut-être qu'il ne permet pas de pousser le raisonnement à un niveau universitaire, ce qui ne semble par ailleurs pas être l'objectif.
Ce qui compte, c'est de rappeler la force d'un théâtre qui persiste comme si les peuples en avaient un besoin fondamental - je sais ce que je dis, je n'y vais jamais. Les scènes dans lesquelles Pacino et ses potes (tous très bien, surtout Winona qui est magnifique, et à part peut-être Alec Baldwin qui a l'air un peu à la masse) jouent  Richard III sont saisissantes pas seulement parce qu'il s'agit d'un texte superbe servi par des comédiens talentueux, mais surtout parce que ceux-ci transpirent une envie de jouer violemment communicative. Et aussi peut-être parce qu'avec ses décors minimaux et sa bataille finale entre à peu près autant de belligérants que dans un match de foot, Looking for Richard rappelle cette magie du théâtre, la possibilité d'un récit épique illustré avec les moyens du bord. Mettez deux colonnes sur une scène et le public verra un temple grec, un bout de ponton et il croira à la mer. Alors on pense à Jean Rollin, Eric Rohmer et Glauber Rocha, et on se dit que le noble art théâtral comme ancêtre de la série Z, ça serait quand même une idée vachement chouette.
Par Scritch - Publié dans : Trucs Intellos
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Mercredi 19 août 2009
The Breakfast Club, John Hughes, 1985


Oui d'accord, John Hughes n'était certainement pas le grand cinéaste du siècle, ni même celui des années 80, décennie formidable et détestable indissociable de sa courte oeuvre. Mais, avec leur sens du détail et leur sentimentalisme acidulé, ses comédies teenage sont une part non négligeable de cette Amérique que j'aime d'amour fou. Sa légèreté élégante manquait depuis sa reconversion dans le divertissement familial dans les années 90, et savoir qu'elle va définitivement manquer ne m'enchante pas trop.
The Breakfast Club est peut-être son titre emblématique, resté dans les mémoires pour une chanson magnifique, cinq frimousses adolescentes et attachantes, et sans doute aussi parce que c'est l'un des rares films, sinon le seul, à aborder cet événement d'importance dans la vie des jeunes : la retenue. Une de ses qualités est d'arriver à faire vivre cinq caractères types au-delà de cette dimension d'archétype, jouant des figures imposées sans s'en contenter. Cela tient entre autres à la précision du regard de Hughes, qui aère régulièrement son récit par des plans courts saisissant dans des gestes ordinaires (ah, les impayables mimiques d'Emilio Estevez, génial comme rarement) les particularités qui n'appartiennent qu'à un personnage, faisant jaillir l'individu derrière le stéréotype. C'est ce qui rend le film, non pas réaliste (la réalité n'a pas cette poésie amère), mais au moins crédible.
On voit là que si The Breakfast Club peut ressembler de loin à un mélo gnangnan standard, il s'agit en fait d'une dénonciation en douceur du fascisme lycéen. Il semblerait que chaque classe ait son sportif benêt, son artiste perturbée, son nerd, sa beauté glaciale que tous les mecs rêvent d'emballer (Céline, si tu lis ces lignes...) et son gros con qui croit qu'il est un rebelle parce qu'il déchire des livres. Si ces stéréotypes peuvent prêter à sourire, Hughes montre bien la cruauté qui se cache derrière, obligeant chacun à se conformer à ce qu'il est censé être, comme un reflet adolescent de la vulgarité reaganienne de l'époque, comme s'il fallait que le monde soit proprement découpé en catégories dont on ne peut sortir. Même si l'on tiquera devant le fait que la weirdo a besoin de se banaliser pour séduire (ce qui, d'un autre côté, amène à réfléchir sur les effets pervers que peut entraîner l'éloge de la différence à tout prix), une telle morale appliquée à un scénario de sitcom (et il suffit de regarder les programmes d'ABC Family pour voir en quoi le genre peut être monstrueusement réac) est comme un grand bol d'air frais.
The Breakfast Club séduit aussi parce que Hughes n'est jamais condescendant ni paternaliste (le paternalisme n'étant d'ailleurs que la version gentille de la condescendance) ; il n'est pas non plus démago, offrant à l'adversaire, l'adulte castrateur, d'avoir lui aussi sa petite scène introspective, montrant que lui aussi hésite, est finalement aussi paumé que ceux à qui on attribue pourtant souvent le monopole du doute. C'est une forme de miracle de la part de John Hughes que d'arriver à être quasiment toujours à la bonne hauteur - et quand le film sombre ponctuellement dans le ridicule (ah, le coup du paquet de beuh géant), c'est avec la naïveté bon enfant d'un ado trop enthousiaste. Le meilleur exemple réside dans les séquences musicales, qui captent parfaitement le pouvoir de séduction de la bubblegum pop, et ce même dans les morceaux médiocres (hors le tube des Simple Minds, les chansons ont assez mal vieilli) : sa fraîcheur juvénile, son exubérance contrôlée - musique à la fois perverse et virginale, piquante et cotonneuse. Et Dieu que Molly est belle.
Par Scritch - Publié dans : Fleur Bleue
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Samedi 15 août 2009
Slam, Marc Levin, 1998

Le mot slam est devenu avec le temps tellement urticant qu'on en oublierait qu'il n'a pas toujours été synonyme de Grande Courge Malingre, que le genre a vingt-cinq ans d'âge et que Saul Williams, une de ses grandes figures et dont il est question ici, est un musicien tout à fait intéressant. On m'autorisera donc, une fois ces précisions faites, à trouver le film de Marc Levin musicalement plus qu'enthousiasmant.
Il n'est pourtant pas sans défauts. Le style vaguement documentaire post-Nouvelle Vague, tout en caméra portée, s'il apporte une vivacité et une véracité certaines au film, lui donne aussi un côté frimeur un peu toc, surtout quand Levin abuse vilainement du très grand angle, ou filme son héros méditant face au soleil couchant, plan tarte à la crème qui mériterait d'être interdit par tous les Ministères de la Kultur du monde. Le ton très fleur bleue, le positivisme naïf typique du social-démocrate sympa (et c'est encore pire dans son par ailleurs fort joli Brooklyn Babylon), peuvent prêter à sourire, voire à ricaner mais c'est mal.
Une originalité du film est de situer son action dans DC, quand le folklore ghetto se limite généralement à LA ou NYC. On découvre des décors auxquels on n'est pas forcément habitués, que le quart-monde peut habiter des baraques modestes et pas seulement des tours de briques ou de béton. Aussi, toute une partie du film se déroule en prison, et est donc d'une grande valeur documentaire. C'est une de ses bonnes idées que d'utiliser comme support  d'une description sociale un argument de film noir à la White Heat.
Là ou Slam marque vraiment des points c'est en réussissant à montrer comment se forme la musique, comment le son sort de la bouche avec l'aide du corps tout entier, comment ce corps solide (et éventuellement lourd, encombrant) engendre de la grâce intangible. Saul Williams n'est pas qu'une voix portée par un impeccable sens du rythme, c'est aussi une présence corporelle incroyable ; alors que le garçon est physiquement discret, et dans les scènes parlées à peu près sans charisme, il déborde du cadre dès qu'il se met à slammer. De plus, Levin dissèque admirablement le processus de création de cette musique du pas-grand-chose, quand en cellule, Williams se met à rapper sur un rythme tapé par son voisin sur sa table, le geste emplissant progressivement l'espace pour devenir un grandiose hip-hop qui renvoie directement au blues pénitentiaire de Leadbelly. C'est ce sens du détail et la force de ses séquences musicales (car oui, c'est bien de musique qu'il s'agit) qui font de Slam un réjouissant objet groovy.
Par Scritch - Publié dans : RockaRoll
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