Le Sommeil d'Or, Davy Chou, 2011
Objet étrange : un documentaire sur le cinéma cambodgien, c'est-à-dire sur un cinéma qui n'existe plus ou presque. La majorité des films ont été détruits par le régime de Pol Pot (ce qui nous
fait une raison de plus, encore une, de haïr les dictatures) et sont en conséquence désormais invisibles - et donc Le Sommeil d'Or n'est pas seulement une histoire d'un cinéma méconnu,
ce qui en soit serait déjà très intéressant, c'est une histoire tragique.
Pour contourner cette absence d'archives, Chou va avoir recours à la mémoire des interviewés, qu'ils soient acteurs, producteurs ou spectateurs, c'est-à-dire que ceux-ci vont raconter les films. Tentative de montrer ce qui ne peut être montré : le geste est très beau. On assiste alors à un film qui parvient à avoir un contenu politique fort tout en étant esthétiquement très fort ; on connaît suffisament de films à message alourdis par ledit message (non non, pas de titre) pour apprécier la réussite : voilà une des rares fois où les concept d'oeuvre utile ne me semble pas une ânerie.
L'esthétique, donc : les longs travellings me font penser au Godard de Week-End ou One + One, les longs plans fixes à Rohmer ou Tsai Ming-Lang, et là où c'est amusant, c'est que cette esthétique auteur est au service d'un cinéma on ne peut plus populaire : les films dont on nous parle ont des titres splendides comme L'Homme-Serpent 1 & 2, La Vierge-Démon, L'Étang Sacré. Des histoires de sorcières et de princesses avec des affiches colorées qui pètent. Ces films-là marquent les esprits plus que les chefs-d'oeuvre, semble-t-il.
On arrive alors à la deuxième très belle idée du film, cette impression que les films sont peut-être plus beaux dans les souvenirs des spectateurs qu'ils ne le sont en vrai. Ceux qui racontent les films semblent avoir été totalement bouleversés par eux, peut-être plus que ne le serait un spectateur occidental moins habitués à de telles extravagances visuelles - attention, comprenons-nous bien, le peu qu'on en aperçoit donne quand même sacrément envie de voir les films. Mais alors ils seraient vu avec l'oeil du cinéphile bis alléché par l'exotisme (je parle pour moi, là) alors que les Cambodgiens de l'époque les ont vu au plus pur premier degré - Le Sommeil d'Or est aussi un film sur l'innocence, cette belle chose. Il y a là une ironie assez forte, dans ce fait que les films sont encore plus beaux parce qu'ils ont disparu (ça ne veut pas dire qu'il fallait les faire disparaître, hein) ; en voulant les détruire, les Khmers Rouges en ont fait des films martyrs, des films saints.
(Et maintenant, on attend qu'une bonne âme s'attaque à un biopic de Sinn Sisammouth, le Bobby Darin khmer.)
Avec sa forme free cinema, toujours très fraîche en 2012
(j'ai dit daté ?), qui lui permet de ne jamais se fermer, de toujours respirer à pleins poumons, le film ressemble pas mal aux premiers Godard, mais en plus maîtrisé, mieux cadré et
monté, comme s'il avait su passer du jump-cut provocateur à valeur uniquement antiacadémique à quelque chose de cohérent et abouti. La principale différence avec A Bout de Souffle, c'est
le personnage principal, joué par Jacques Higelin, parfait au point qu'on regrette qu'il n'ait pas plus tourné, lunaire un peu dans le genre de son confrère Alain Souchon, sorte de Droopy
furtivement joyeux, très loin du mariole jean-foutre joué par Belmondo. De Godard, Karmitz retient aussi le traitement du son, réduisant les dialogues à l'état de bruit, ce qu'ils sont vraiment :
au mieux vains, au pires agressifs.
Derniers Commentaires