Ben-Hur: A Tale of The Christ, Fred Niblo, 1925
Les films avec Jésus dedans sont presque tous fabuleux. C'est qu'ils sont comme touchés par la grâce seigneuriale, ce qui, d'un point de vue totalement rationnel, peut s'expliquer par un surplus
d'implication des cinéastes. Faire son film sur Jésus, c'est du sérieux, y a des pincettes à prendre. Voyez ce qu'on peut faire des polythéismes païens, mêlés dans le syncrétisme le plus
déconnant possible, transformés en récits de super-héros - toutes choses que n'autorisent pas les religions du Livre, et pas seulement parce qu'il y a des gens à ne pas froisser. Même les Monty
Pythons esquivent prudemment le blasphème en inventant un personnage parallèle à Jésus, que Jésus reste intouché par les gags pipicaca ; et Jean-Pierre Mocky finit Le Miraculé sur un
miracle authentique, sans qu'on sache s'il s'en rend compte.
Quand Fred Niblo tourne Ben-Hur, ça fait dix ans que Hollywood est entré dans l'ère du blockbuster, de la superproduction pharaonique avec régiments de figurants ; c'est assez pour que le genre soit un peu mûr, même si tout n'a pas encore été inventé et que le langage cinématographique est encore incomplet ; c'est trop peu pour que le cinéma n'en soit pas encore au stade de l'invention - c'est encore un art neuf, qui se doit de se montrer comme neuf, de surprendre le spectateur en lui montrant du jamais vu, du qu'il n'aurait jamais imaginé voir - entre autres plaisirs, on assiste aux débuts de la couleur, avec certaines scènes tournées en Technicolor bichrome. Le film est partagé entre son attachement à l'art classique, comme pour se donner une légitimité en s'inscrivant dans une lignée digne avec ses plans composés comme des icônes mariales et des tableaux Renaissance, et la modernité strictement cinématographique, avec cette course de chars surdécoupée qui expérimente sur la vitesse et la puissance cinétique à la manière de cinéastes d'avant-garde comme Vertov ou L'Herbier. Et donc on a deux raisons de faire fort : le Christ et la modernité, et alors chaque plan est brillant, rien n'est laissé au hasard ni au risque de la médiocrité, et l'on comprend que ce terme de grand spectacle que certains décrient, c'est aussi le synonyme de voir les choses en grand, une envie de proposer au peuple ce qu'il peut y avoir de meilleur, de gros blocs de beauté pour illuminer l'ordinaire.
Par ailleurs, ça n'est pas rien de rappeler dans un film chrétien la judéité de son héros - lors de sa première apparition, Ben-Hur porte la kippa. A plusieurs reprises le racisme des Romains est clairement montré, avec une volonté d'humilier qui ne relève pas seulement de la condescendance coloniale. C'est aussi le message du remake de Wyler, ou de l'Ivanohe de Richard Thorpe - mais ce Ben-Hur-ci a pour lui de dater d'avant le nazisme, à une époque où ce qu'il dit n'était pas consensuel (au prix, d'ailleurs, d'une ou deux maladresses dans la description de certains personnages juifs) ; ça n'est pas le moindre mérite de cette splendeur.
Avec sa forme free cinema, toujours très fraîche en 2012
(j'ai dit daté ?), qui lui permet de ne jamais se fermer, de toujours respirer à pleins poumons, le film ressemble pas mal aux premiers Godard, mais en plus maîtrisé, mieux cadré et
monté, comme s'il avait su passer du jump-cut provocateur à valeur uniquement antiacadémique à quelque chose de cohérent et abouti. La principale différence avec A Bout de Souffle, c'est
le personnage principal, joué par Jacques Higelin, parfait au point qu'on regrette qu'il n'ait pas plus tourné, lunaire un peu dans le genre de son confrère Alain Souchon, sorte de Droopy
furtivement joyeux, très loin du mariole jean-foutre joué par Belmondo. De Godard, Karmitz retient aussi le traitement du son, réduisant les dialogues à l'état de bruit, ce qu'ils sont vraiment :
au mieux vains, au pires agressifs.
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