Samedi 20 octobre 6 20 /10 /Oct 23:56

Le Sommeil d'Or, Davy Chou, 2011

 

Objet étrange : un documentaire sur le cinéma cambodgien, c'est-à-dire sur un cinéma qui n'existe plus ou presque. La majorité des films ont été détruits par le régime de Pol Pot (ce qui nous fait une raison de plus, encore une, de haïr les dictatures) et sont en conséquence désormais invisibles - et donc Le Sommeil d'Or n'est pas seulement une histoire d'un cinéma méconnu, ce qui en soit serait déjà très intéressant, c'est une histoire tragique.sommeildor.jpg

Pour contourner cette absence d'archives, Chou va avoir recours à la mémoire des interviewés, qu'ils soient acteurs, producteurs ou spectateurs, c'est-à-dire que ceux-ci vont raconter les films. Tentative de montrer ce qui ne peut être montré : le geste est très beau. On assiste alors à un film qui parvient à avoir un contenu politique fort tout en étant esthétiquement très fort ; on connaît suffisament de films à message alourdis par ledit message (non non, pas de titre) pour apprécier la réussite : voilà une des rares fois où les concept d'oeuvre utile ne me semble pas une ânerie.

L'esthétique, donc : les longs travellings me font penser au Godard de Week-End ou One + One, les longs plans fixes à Rohmer ou Tsai Ming-Lang, et là où c'est amusant, c'est que cette esthétique auteur est au service d'un cinéma on ne peut plus populaire : les films dont on nous parle ont des titres splendides comme L'Homme-Serpent 1 & 2, La Vierge-Démon, L'Étang Sacré. Des histoires de sorcières et de princesses avec des affiches colorées qui pètent. Ces films-là marquent les esprits plus que les chefs-d'oeuvre, semble-t-il.

On arrive alors à la deuxième très belle idée du film, cette impression que les films sont peut-être plus beaux dans les souvenirs des spectateurs qu'ils ne le sont en vrai. Ceux qui racontent les films semblent avoir été totalement bouleversés par eux, peut-être plus que ne le serait un spectateur occidental moins habitués à de telles extravagances visuelles - attention, comprenons-nous bien, le peu qu'on en aperçoit donne quand même sacrément envie de voir les films. Mais alors ils seraient vu avec l'oeil du cinéphile bis alléché par l'exotisme (je parle pour moi, là) alors que les Cambodgiens de l'époque les ont vu au plus pur premier degré - Le Sommeil d'Or est aussi un film sur l'innocence, cette belle chose. Il y a là une ironie assez forte, dans ce fait que les films sont encore plus beaux parce qu'ils ont disparu (ça ne veut pas dire qu'il fallait les faire disparaître, hein) ; en voulant les détruire, les Khmers Rouges en ont fait des films martyrs, des films saints.

 

 

 

(Et maintenant, on attend qu'une bonne âme s'attaque à un biopic de Sinn Sisammouth, le Bobby Darin khmer.)

Par Johhny - Publié dans : Rêveries
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Lundi 9 avril 1 09 /04 /Avr 21:23

Ben-Hur: A Tale of The Christ, Fred Niblo, 1925

 

Les films avec Jésus dedans sont presque tous fabuleux. C'est qu'ils sont comme touchés par la grâce seigneuriale, ce qui, d'un point de vue totalement rationnel, peut s'expliquer par un surplus d'implication des cinéastes. Faire son film sur Jésus, c'est du sérieux, y a des pincettes à prendre. Voyez ce qu'on peut faire des polythéismes païens, mêlés dans le syncrétisme le plus déconnant possible, transformés en récits de super-héros - toutes choses que n'autorisent pas les religions du Livre, et pas seulement parce qu'il y a des gens à ne pas froisser. Même les Monty Pythons esquivent prudemment le blasphème en inventant un personnage parallèle à Jésus, que Jésus reste intouché par les gags pipicaca ; et Jean-Pierre Mocky finit Le Miraculé sur un miracle authentique, sans qu'on sache s'il s'en rend compte.benhur.jpg

Quand Fred Niblo tourne Ben-Hur, ça fait dix ans que Hollywood est entré dans l'ère du blockbuster, de la superproduction pharaonique avec régiments de figurants ; c'est assez pour que le genre soit un peu mûr, même si tout n'a pas encore été inventé et que le langage cinématographique est encore incomplet ;  c'est trop peu pour que le cinéma n'en soit pas encore au stade de l'invention - c'est encore un art neuf, qui se doit de se montrer comme neuf, de surprendre le spectateur en lui montrant du jamais vu, du qu'il n'aurait jamais imaginé voir - entre autres plaisirs, on assiste aux débuts de la couleur, avec certaines scènes tournées en Technicolor bichrome. Le film est partagé entre son attachement à l'art classique, comme pour se donner une légitimité en s'inscrivant dans une lignée digne avec ses plans composés comme des icônes mariales et des tableaux Renaissance, et la modernité strictement cinématographique, avec cette course de chars surdécoupée qui expérimente sur la vitesse et la puissance cinétique à la manière de cinéastes d'avant-garde comme Vertov ou L'Herbier. Et donc on a deux raisons de faire fort : le Christ et la modernité, et alors chaque plan est brillant, rien n'est laissé au hasard ni au risque de la médiocrité, et l'on comprend que ce terme de grand spectacle que certains décrient, c'est aussi le synonyme de voir les choses en grand, une envie de proposer au peuple ce qu'il peut y avoir de meilleur, de gros blocs de beauté pour illuminer l'ordinaire.

Par ailleurs, ça n'est pas rien de rappeler dans un film chrétien la judéité de son héros - lors de sa première apparition, Ben-Hur porte la kippa. A plusieurs reprises le racisme des Romains est clairement montré, avec une volonté d'humilier qui ne relève pas seulement de la condescendance coloniale. C'est aussi le message du remake de Wyler, ou de l'Ivanohe de Richard Thorpe - mais ce Ben-Hur-ci a pour lui de dater d'avant le nazisme, à une époque où ce qu'il dit n'était pas consensuel (au prix, d'ailleurs, d'une ou deux maladresses dans la description de certains personnages juifs) ; ça n'est pas le moindre mérite de cette splendeur.

Par Scritch - Publié dans : Fleur Bleue
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Dimanche 26 février 7 26 /02 /Fév 21:17

7 Jours ailleurs, Marin Karmitz, 1968

 

Aujourd'hui qu'on ne sait plus trop quoi penser de Marin Karmitz, défenseur sympathique d'un autre cinéma et millionaire grâce à lui, victime consentante du grand débauchage présidentiel ("Marin Karmitz, qui est un homme de gauche, blablabla"), ça peut sembler dur à gober qu'il a été un cinéaste authentiquement gauchiste, dans la queue de comète d'une Nouvelle Vague parfois accusée et pas toujours à tort de tendances droitières. 7 Jours ailleurs est un film pré-soixante-huitard, définitivement moderne (on y entend la Messe pour le Temps présent de Henry et Colombier) et donc aujourd'hui un peu daté, mais c'est très bien comme ça, ça en fait un témoignage de son époque.

higelin.jpgAvec sa forme free cinema, toujours très fraîche en 2012 (j'ai dit daté ?), qui lui permet de ne jamais se fermer, de toujours respirer à pleins poumons, le film ressemble pas mal aux premiers Godard, mais en plus maîtrisé, mieux cadré et monté, comme s'il avait su passer du jump-cut provocateur à valeur uniquement antiacadémique à quelque chose de cohérent et abouti. La principale différence avec A Bout de Souffle, c'est le personnage principal, joué par Jacques Higelin, parfait au point qu'on regrette qu'il n'ait pas plus tourné, lunaire un peu dans le genre de son confrère Alain Souchon, sorte de Droopy furtivement joyeux, très loin du mariole jean-foutre joué par Belmondo. De Godard, Karmitz retient aussi le traitement du son, réduisant les dialogues à l'état de bruit, ce qu'ils sont vraiment : au mieux vains, au pires agressifs.

Higelin interprète un personnage de musicien petit-bourgeois abruti par l'ennui, qui trace la route pour échapper temporairement à la sécurité morne. En chemin, il croise des gens du monde du travail de loin (via archives précieuses) et du spectacle de près, gens qui dans l'esprit de Karmitz sont sans doute un peu les mêmes, les artistes étant des évadés du travail. Et c'est là qu'on mesure ce qui s'est perdu depuis dans le cinéma social français : en Angleterre, les prolos peuvent, pour "s'en sortir" et devenir des héros de cinéma, monter un groupe de rock ou une troupe de strip-tease, choses encore à peu près probables ; aux Etats-Unis, ils peuvent carrément arrêter des trains fous à pleine vitesse, cambrioler la Trump Tower ou se transformer en homme-araignée ; en France ils n'ont comme fausse alternative que la mort, la fuite ou la résignation. Choix fort : ici c'est l'homme de la classe moyenne qui se retrouve dans cette voie sans issue - au contraire, les ouvriers se battent et les danseuses rêvent.

Depuis ces années-là, la Nouvelle Vague, qu'on a un peu trop mise à toutes les sauces et dont se réclament des gens qui ont peu à voir avec elle, est devenu une cible un peu facile, un boulet officiel du cinéma français, responsable de sa non-exportation et de son incapacité à produire des blockbusters alors qu'en vrai, je vous file un scoop, c'est presque exclusivement par elle que le cinéma français est mentionné dans les universités américaines. S'il ne fallait retenir qu'une scène pour montrer à quel point ce cinéma-là est vertueux, c'est celle, très MLF (on y cause accouchement et douleur) d'un échange backstage entre les danseuses, une des rares fois où l'expression cinéma-vérité ne m'a pas semblé être une aimable supercherie. Des bulles de grâce comme celle-ci, j'en veux bien tous les jours.

Par Johnny - Publié dans : Trucs Intellos
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Dimanche 5 février 7 05 /02 /Fév 19:48

Geronimo, Arnold Laven, 1962

 

C'est parmi les plus grands plaisirs que découvrir un vrai bon film la où on n'attendait rien d'autre qu'un divertissement temporaire. C'est encore plus succulent quand cette réussite s'affranchit de tous les éléments qui font généralement ce qu'on appelle le grand cinéma : stars et spectaculaire. Laven est avant tout un homme de télévision (L'Homme de Fer, La Planète des Singes, L'Agence Tous Risques, entre autres) et l'esthétique n'est pas son mobile premier - le film est bien cadré, parce qu'il faut quand même avoir la décence de soigner la marchandise, mais c'est tout. Ce qui compte, c'est de bien raconter son histoire, avec fluidité. Et ça marche : on est captivé.geronimo.jpg

Comme le réalisateur, le casting vient de la téloche. D'abord, dans le rôle-titre, Chuck Connors, qui avait déjà tourné avec Laven dans The Rifleman, série co-crée par Sam Peckinpah, dont je n'avais jamais entendu parler mais qui fut paraît-il très populaire (cinq saisons) à l'époque du grand boum télévisuel. Connors a une mâchoire carrée à la Lundgren-Schwarzenneger et des yeux bleus Paul Newman perpétuellement plissés : une gueule marquante, sur laquelle repose pour beaucoup le pouvoir d'attraction du film. Aux côtés de Connors, on trouve Ross Martin et Adam West, c'est-à-dire rien moins qu'Artemus Gordon et Batman ! Quel besoin y aurait-il, alors de grands acteurs, je vous le demande ?

Geronimo s'en sort pas trop mal dans le délicat genre pro-indien, évitant le cliché du bon sauvage : le chef Apache est un mec pas très sympa, misogyne et passéiste. Certaines fines bouches trouveront que c'est une manière de ménager chèvre et chou en disant que chaque camp avait ses mauvais penchants ; pour ma part je ne trouve pas que ça nuise à l'efficacité du propos, au contraire : Geronimo a bien le droit d'être un gros con et ça n'est pas à un gouvernement d'occupation d'en décider. L'autre écueil évité, c'est celui du gentil blanc qui va venir aider les braves nindiens, ce qu'on pouvait un peu reprocher à Avatar ou A Man Called Horse ; il y a bien Adam West qui semble sans arrêt prêt à tenir ce rôle, mais le scénario le laisse en retrait : Geronimo n'a pas besin d'aide. Est-ce l'économie de série B du film qui lui permet ce positionnement ? On pourra sans doute titiller sur le fait que les rôles d'Apaches sont comme souvent en ces temps tenus par des blancs maquillés (Graham Greene et Wes Studi n'arriveront que bien plus tard) ; plus gênante est la conclusion qui semble signifier la supériorité du dialogue sur la guerre : on aimerait y croire, pour d'évidentes raisons morales, mais l'histoire a montré en quoi la parlotte pouvait aussi être un moyen d'embobiner les Indiens, et il n'est pas dit, même si certainement continuer la bataille les menait à une mort qui n'aurait réjouie que les romantiques les plus bornés, qu'ils aient tant que ça gagné à lâcher la lance.

Par Scritch - Publié dans : Tuff Guyz
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Dimanche 29 janvier 7 29 /01 /Jan 20:38

Bian Fu Chuan Qi, Chu Yuan, 1978

 

Parmi les grands réalisateurs de la Shaw Bros, Chu Yuan reste un peu moins connu que Chang Cheh et King Hu, Quelque part entre les deux, plus artiste que Chang (il a fait ses débuts dans le cinéma indépendant cantonnais), plus porté que Hu sur l'action et le divertissement, c'est un cinéaste qu'on dirait influencé par l'Italie, alors qu'on nous avait juré que le cinéma HK était autarcique. Je n'en sais rien et m'avance peut-être imprudemment, mais il y a quelque chose de Bava et Freda, voire de Visconti, dans les décors, les costumes et la manière de faire se cotoyer les personnages (et les zooms ! very important les zooms !). Manière de dire que c'est un régal à regarder.iledelabete.jpg

L'Île de la Bête est un joyeux mélange d'un peu tous les genres pulp : une pincée d'Allan Quatermain (les héros explorent une grotte mystérieuse), d'Agatha Christie (les meurtres ont lieu à huis-clos), de Mission: Impossible (tout le monde espionne tout le monde) et de wu xia classique, tout ça mélangé dans une saine hétérodoxie qui permet de multiplier les surprises puisqu'on ne peut plus, une fois sorti des codes, prédire à l'avance ce qui va suivre. Cette diversité se retrouve dans les combats, qui présentent variété d'armes - on y trouve même une morgenstern, chose que je n'ai pas trop souvenance d'avoir vu dans ce genre de films, mais je me trompe peut-être.

Le côté feuilletonesque du récit le rend parfois difficile à comprendre (il y a environ un rebondissement toutes les trois minutes), et pourtant le récit est toujours fluide, Chu parvenant à tenir une sorte de limpidité dans la complexité, chaque scène amenant logiquement la suivante, ce qui est aussi affaire de lisibilité de la mise en scène, donc de découpage, et ainsi le spectateur n'est jamais vraiment perdu même si tout cela est un peu touffu, mais du touffu séduisant, celui d'un romanesque dense qui existe plus dans la littérature classique qu'au cinéma. Et donc : on s'amuse comme rarement.

Par Scritch - Publié dans : Tuff Guyz
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Dimanche 8 janvier 7 08 /01 /Jan 20:57

Cinéastes à Tout Prix, Frédéric Sojcher, 2004

 

Cinéastes à Tout Prix présente trois cinéastes belges amateurs, ou plutôt, disons, pour donner un peu plus dans le prestigieux, ultra-indépendants : Max Naveaux, Jacques Hardy et celui qui est sans doute les plus connu et le plus fascinant du lot, Jean Jacques Rousseau. Paradoxe : ces cinéastes sont condamnés à la marginalité alors qu'ils oeuvrent dans les genres populaires : films de guerre, d'horreur, de SF, comédies, péplums... Sans doute est-ce parce que le cinéma dit grand public a abandonné ces genres au profit du syncrétisme du thriller hi-tech qui est tous les genres à la fois sans en être aucun - s'est un peu perdu, en route, le plaisir simple des illustré à deux francs, parce que pèse trop sur le cinéma mainstream la fausse menace du kitsch. Quand les films ont trop peur d'être ringards, grotesques, ridicules, ils courent le risque d'être contraints à la banalité.rousseau.jpg

L'équilibre à trouver pour traiter de tels énergumènes n'est pas aisé, tant il est tentant de ce moquer devant ces pelloches handicapées ; et d'un autre côté il serait malhonnête d'être trop précautionneux : être conciliant à l'excès n'est guère plus élégant qu'être méprisant. Alors on sourit à tout ce qui est mal fait dans ces films, et en même temps on est admiratif, parce que malgré tout, c'est fait. On dit parfois, avec un peu de condescendance : "tel film à au moins le mérite d'exister". On mesure ici à quel point ce mérite peut être immense.

En plus des cinéastes, Sojcher nous présentent leurs acteurs et collaborateurs qui sont, dans le civil, commerçant, bedeau, député, agent de police... Le cas de Hardy est intéressant, qui a réuni autour de lui une véritable coopérative, comme une fraternité anarcho-syndicale de cinéma autarcique - belle tentative de démocratisation du cinéma, de le rendre accessibles aux petites mains. Et pourtant, et heureusement, la difficulté de l'entreprise (ces gens-là ne sont pas tout le monde) empêche de désacraliser pleinement le cinéma.

Par Scritch - Publié dans : PTDR
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Mercredi 4 janvier 3 04 /01 /Jan 20:18

Comme l'année dernière, je précise que, c'est une évidence, mon temps libre et mon budget ne me permettent de voir qu'une infime partie de ce qui sort en salle, même si je m'efforce autant que possible de varier les plaisirs dans mes choix de films - c'est-à-dire que je vois en général deux films en salles par semaine, une grosse sortie et un truc un peu plus pointu. Entre snobisme et beauferie, je ne tranche pas, et si j'essaie d'équilibrer mon temps entre films d'origines et de statuts divers, je m'efforce autant que possible de n'en pas tenir compte dans mon avis - et donc, si m'horripile ce totalitarisme publicitaire des films obligatoires, je ne défendrai pas pour autant, sauf faiblesse du coeur bien tolérable, un petit film juste par plaisir de jouer David contre Goliath.

Ensuite : il va de soi que hiérarchiser les films n'est pas chose aisée (ni même très maligne) tant les critères, les raisons de s'intéresser à un objet cinématographique sont multiples. Je n'ai pas forcément retenu le plaisir pur, immédiat (l'hilarant Halal Police d'Etat aurait alors été en tête), préférant l'impact durable, le labour creusé profond. A l'exception de Scream 4, tous les films retenus m'ont mis dans un état proche du recueillement ; je les ai reçus comme j'aurais reçu, si j'étais croyant, la parole du Christ.

 

Et donc les grands vainqueurs sont :

 

10 How Do You Know, James L. Brooks, modèle de comédie intelligente, sorte de Rohmer américano-mainstream, mis en scène avec une grande précision discrète

8 exaequo Meek's Cutoff, Kelly Reichardt et Blackthorn, Mateo Gil, deux westerns contemplatifs visuellement tétanisants et traversés de questionnements politico-philosophiques en douceur

7 Dernière Séance, Laurent Achard, film inespéré, comme tourné exprès pour moi, sorte de croisement fou entre Bresson et Argento, dont chaque plan suinte l'amour absolu du cinéma - nécessaire et fabuleux : un film qui nous fait croire que Georges Franju et Jean Rollin ne sont pas tout à fait morts

6 Somewhere, Sofia Coppola, captation mélancolique et d'une grande douceur de la violente beauté de Los Angeles

5 Scream 4, Wes Craven, véritable plaisir intellectuel, presque mécanique dans sa virtuosité froide, très drôle et cinéphile comme il faut

4 Senna, Asif Kapadia, drame romantique poignant bien que construit avec des images télévisuelles de bagnoles

3 Essential Killing, Jerzy Skolimowski, peut-être bien le film le plus purement audiovisuel (c'est-à-dire : de l'image et du son) vu cette année

2 Cave of Forgotten Dreams, Werner Herzog, rêverie éveillée, expérience sensorielle ultime qui prouve que le relief n'est pas juste un bidule destiné à faire cracher deux euros de rab au cochon de payant

1 Rise of the Planet of the Apes, Rupert Wyatt, un grand film de SF doublé d'un mélodrame bouleversant sur la condition humaine

 

En bonus, parce qu'un peu bancal, mais suffisamment attachant et singulier pour être mentionné ne serait-ce qu'en passant : Road to Nowhere, le petit grand retour de Monte Hellman, avec un film qui pose inlassablement la seule question qui vaille : Qu'est-ce que la Beauté ?

 

A côté de ces réussites dont la variété est une raison de plus de se réjouir, une tendance un peu douloureuse de 2011 : pas mal de grancinéastes m'ont semblé avoir cruellement raté leurs films (enfin, j'espère qu'ils les ont ratés, car s'ils sont arrivés à ce qu'ils visaient, c'est réellement inquiétant) ; je parle de Malick avec Tree of Life, d'Eastwood avec Hereafter, de Von Trier avec Melancholia (trois âneries new age en plus d'être des films pas terribles), de Van Sant avec Restless, d'Aronofsky avec Black Swan, films qui, même si d'autres grancinéastes ont livré de bons voire très bons films (Almodovar, Allen, Spielberg, les Coen) m'ont incité, peut-être à tort, à esquiver les derniers Cronenberg et Polanski, par crainte. Certes ces films ne sont pas intégralement nuls, la fin du Van Sant est très belle, comme un miracle in extremis, et les premières demi-heures du Malick et de l'Eastwood sont même magnifiques, mais enfin, rien vraiment qui vaille un bon Van Damme.

Par Scritch
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Dimanche 25 décembre 7 25 /12 /Déc 00:00

You Better Watch Out, Lewis Jackson, 1980

 

Parce qu'il a été traumatisé enfant par la vision du Père Noël lutinant sa maman, un brave type un peu transparent devient au moment des fêtes un vengeur rouge et blanc traquant les méchants adultes qui n'ont pas été sages pour le leur faire payer très cher. Cas doublement intéressant puisque pour une fois 1) un film assume vraiment l'empathie qu'il a pour son boogeyman - OUI, ON EST CONTENT DE VOIR SES VICTIMES MOURIR - et 2) ce boogeyman n'est pas un personnage terrifiant et flamboyant mais un pauvre vieux gars à la misère affective évidente.christmasevil.jpg

You Better Watch Out / Christmas Evil suinte la médiocrité et, croyez le ou non, c'est une qualité. Voilà un film qui vient du fond de la poubelle du Z (son auteur, Lewis Jackson, n'a rien tourné d'autre), qui refuse la beauté, ou plus certainement est incapable d'en produire, bien aidé en cela par la copie dégueulasse vendue par les affreux de chez Bach Films ; il s'en dégage une noirceur, un désespoir intenses : pas de salut possible pour ce film incapable de s'extraire de sa gangue. A bien y réfléchir, on ne voit guère que le Driller Killer de Ferrara qui atteigne ce niveau de nihilisme - mais Driller Killer était sauvé par son humour punk, alors que Christmas Evil est presque intégralement vomitif.

Et puis dans les dernières images l'impensable survient, le film verse in extremis dans la poésie naïve ; et l'on se prend à penser que Lewis Jackson est plus généreux que se que laissait supposer l'abjection filmique qu'il nous avait imposée jusqu'ici, peut-être pour rappeler que c'est sur le fumier que poussent les roses. Parce qu'alors, dans le seul instant de lumière du film, il va accorder la grâce à son héros, affirmant contre la dégueulasserie du monde que les enfants ont mille fois raison de croire au Père Noël.

Par Scritch - Publié dans : Rêveries
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Dimanche 18 décembre 7 18 /12 /Déc 18:36

China O'Brien, Robert Clouse, 1990

 

On peut se demander ce qui pousse les gens de chez Seven Sept à sortir ce film et sa suite dans une copie à peine digne d'un VCD compressé comme un César. Ceci dit, on est quand même heureux que soit disponible (c'est inespéré et sûrement pas rentable pour l'éditeur) ce remugle de vidéo-club, pour un prix authentiquement populaire. Certaines choses relèvent du miracle.chinaobrien.jpg

J'ai une immense admiration pour Cynthia Rothrock (qui joue le personnage-titre) et son acolyte Richard Norton, acteurs de quatrième plan sans doute mais qui ont réussi à s'imposer comme de véritables vedettes à Hong-Kong. Si Norton est essentiellement cantonné aux rôles de méchants parce que blanc (sans commentaire), Rothrock a quant à elle, exploit remarquable, obtenu des rôles d'héroïne, notamment aux côtés de Michelle Yeoh dans le très crétin (mais très amusant) Yes Madam de Corey Yuen. En plus de capacités martiales assez époustouflantes, c'est une comédienne qui a du chien, capable d'imposer une présence malgré un petit gabarit. Au contraire, Richard Norton a le charisme d'une endive, mais comme il est très fort en baston et que de toute façon on ne regarde ce genre de films que pour la baston, ça nest pas bien grave. Norton pratique un style de combat très crédible (c'est un ancien bodyguard), sans grand rapport avec les cascades extravagantes à la mode de Hong-Kong. Ce vérisme sec (dans le genre des Van Damme tardifs) était probablement la meilleure manière de faire correspondre l'action au décor.

China O'Brien est en effet une tentative d'internationalisation de Golden Harvest, délocalisée pour l'occasion dans l'Utah - tentative qui n'est pas isolée, la firme aux quatre rectangles s'étant également illustrée sur le marché mondial en co-produisant L'Équipée du Cannonball, le deuxième épisode des Tortues Ninja et bien sûr le classique mineur Opération Dragon, première incursion de Robert Clouse dans le kung-fu. Oui, cette toute petite série B sans budget apparent, c'est une production Golden Harvest, et sans doute faut-il voir dans l'écart entre ce film et les Jackie Chan de la même époque (qui semblent dix fois plus riches) une conséquence des écarts de coûts entre les États-Unis et Hong-Kong. China O'Brien permet au passage de se faire une idée de l'opinion que Raymond Chow et ses collègues ont des américains, qui hormis les héros et leurs proches sont pour la plupart une belle brochette de rednecks teubés.

Ceci dit ce côté bouseux offre au film quelques beautés, permettant à Robert Clouse de montrer un réel talent de documentariste dans les passages les plus typiquement américains, comme la campagne de China O'Brien pour l'élection au poste de shérif, passages qui permettent de constater une fois de plus l'époustouflante cinégénie du Heartland.

Par Scritch - Publié dans : Tuff Guyz
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Dimanche 11 décembre 7 11 /12 /Déc 15:59

Fa qian han, John Woo, 1977

 

Money Crazy est un film de John Woo parce que c'est marqué au générique et sur la jaquette, autrement ça ne se voit pas trop. En cherchant bien (vraiment bien) on peut percevoir un peu du futur auteur de Hard Target dans un très beau plan de la moitié du visage de Richard Ng reflétée dans un rétroviseur, et dans une étonnante parodie de Topkapi, vingt ans avant celle de De Palma dans Mission: Impossible, avec le même gag de la goutte de sueur qui risque de déclencher l'alerte. Alors on pourra faire la fine bouche sur ce qui n'est de la part de Woo que besogne de yes-man, mais on pourra aussi apprécier la possibilité qui était donnée par Golden Harvest au cinéaste débutant de faire ses gammes, d'apprendre le métier pour pouvoir devenir le virtuose que l'on sait.moneycrazy.jpg

Le niveau comique de Money Crazy n'est pas très élevé. C'est de l'humour de coups de pied au cul d'un primitivisme consternant quoiqu'occasionnellement réjouissant. Par exemple : Richard Ng court au ralenti parce qu'il est amoureux. Sa course s'interrompt quand il met le pied sur une déjection canine. Voilà, ça, chez Golden Harvest, c'est un gag.

En vérité Money Crazy ne vaut quasiment que pour les bonnes têtes d'ahuris de Ricky Hui et Richard Ng, deux génies trop peu vantés de ce côté du monde, et les grimaces impayables qu'ils effectuent à chaque malheur qui leur arrive, c'est-à-dire très souvent. Les ahuris ne sont pas des abrutis. Les abrutis sont décérébrés (par la télévision, la publicité, les discours de Lionnel Luca, la skyroulette) ; les ahuris sont prévenus contre ce mal parce que leur cerveau ne s'est jamais rempli, d'où cette sorte de virginité poétique qui les protège des complications du monde. Derrière leurs faciès crétins, Ricky Hui et Richard Ng sont comme des anges descendus purifier ce monde de ses aberrations sophistiquées - car en fait, l'enfantillage est une arme contre l'infantilisation.

Par Scritch - Publié dans : PTDR
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